Ce que l’allaitement révèle de notre société
Aujourd’hui encore, 1 mère sur 2 déclare ne pas oser parler de son allaitement sur son lieu de travail (Enquête IPSOS 2022), ce silence en dit long. Car l’allaitement, bien plus qu’un geste intime, reflète les choix sociaux, politiques et culturels d’une époque.
Pourquoi est-ce si difficile d’en parler ? Et surtout, que révèle cette gêne sur notre capacité collective à soutenir la parentalité dans toutes les sphères de vie y compris en entreprise ?
Cet article propose un retour sur l’évolution de l’allaitement, pour mieux comprendre ce qui freine encore aujourd’hui les mères et comment le monde professionnel peut devenir un allié.
1. Un peu d’histoire : entre norme, délégation et invisibilisation
Antiquité – Moyen Âge : l’allaitement est la norme, mais la délégation à une nourrice est fréquente dans les classes supérieures. L’allaitement est considéré comme un devoir maternel sauf pour les femmes de la noblesse.
Du XVIe au XVIIIe siècle : l’allaitement se délègue aux nourrices donc on voit un net recule surtout dans les milieux aisés. Beaucoup de bébés sont confiés à des nourrices, souvent en milieu rural.
XIXe – XXe siècle : à partir de 1865, les premiers laits industriels apparaissent. En 1910, 45 % des nourrissons parisiens sont nourris au biberon. L’allaitement est peu à peu médicalisé, rationalisé, puis concurrencé.
Dans les années 1960: l’essor du travail féminin et le discours de « libération » conduisent à une chute de l’allaitement, perçu comme archaïque.
Années 1970–1980 : l’allaitement devient minoritaire. En 1972, seuls 25 % des nouveau-nés français sont allaités à la naissance.
Depuis les années 1990 : un retour progressif s’amorce, soutenu par les travaux de recherche sur la santé infantile, les mouvements de maternage et les recommandations de l’OMS (2001), qui prône 6 mois d’allaitement exclusif. Les taux remontent peu à peu, notamment dans les maternités « pro-allaitement », mais restent parmi les plus bas d’Europe.
2. Aujourd’hui : un enjeu de santé publique encore trop tabou dans la sphère professionnelle
Taux d’allaitement en France (source : Enquête Epifane, Santé Publique France) :
- 70 % des bébés sont allaités à la naissance
- Seulement 19 % le sont encore exclusivement à 3 mois
- 6 % à 6 mois, alors que c’est la recommandation officielle
En comparaison, en Norvège, 80 % des bébés sont encore allaités à 6 mois.
Pourquoi cet écart ?
Parce que les freins sont structurels :
- Reprise du travail dès 10 à 12 semaines
- Aucun congé rémunéré lié à l’allaitement
- Absence d’espaces adaptés au sein des entreprises
- Peu ou pas d’information dans les formations des professionnels de santé
- Peu ou pas de formation des RH, managers, équipes RSE
- Peu d’accompagnement et des formations des mères
Dans un sondage de l’Ifop (2021), 68 % des Français considèrent que parler d’allaitement au travail est « inapproprié ». Ce silence contribue à isoler les mères et à rendre plus difficile la poursuite de l’allaitement après la reprise.
3. Des signaux d’évolution récente
- 2025 : la Haute Autorité de Santé (HAS) inscrit officiellement une recommandation d’allaitement maternel jusqu’à 3 ans dans les carnet de santé.
Cette évolution marque une reconnaissance institutionnelle du rôle de l’allaitement dans le parcours de santé du nourrisson.
- Plans de soutien à l’allaitement : en 2022, le ministère de la Santé publie un plan d’action visant à « soutenir les mères allaitantes dans tous les milieux de vie », y compris en entreprise.
- Les maternités labellisées « Hôpital Ami des Bébés » (IHAB) ont des taux d’allaitement bien supérieurs à la moyenne : jusqu’à 85 % de démarrage en allaitement exclusif à la naissance (vs 70 % en moyenne nationale).
- Quelques entreprises pionnières commencent à intégrer l’allaitement dans leurs politiques de parentalité : salles dédiées, sensibilisation des RH, horaires plus souples. Des pratiques encore trop marginales, mais porteuses d’espoir pour une meilleure inclusion des mères allaitantes dans le monde du travail.
4. Pourquoi l’entreprise a un rôle à jouer
Soutenir l’allaitement, c’est :
- Réduire les arrêts maladies (les enfants allaités tombent en moyenne moins malades la première année – source : INPES)
- Favoriser le bien-être des mères au travail, donc leur engagement et leur fidélisation
- Renforcer sa politique RSE et égalité professionnelle
Selon une étude de l’UNICEF et de l’OMS (2019), les entreprises qui offrent un soutien actif à l’allaitement constatent :
- une baisse de 30 % de l’absentéisme parental
- une hausse de 25 % du retour au poste des salariées après congé maternité
- un impact positif sur la marque employeur
Des actions concrètes :
- Mettre en place un espace dédié (même minimaliste)
- Permettre le télétravail partiel ou les horaires aménagés à la reprise
- Former les RH et managers à accompagner le retour post-partum
- Créer une culture bienveillante autour de la parentalité, sans injonction
5. Conclusion – Et si on osait en parler ?
L’allaitement n’est pas qu’une affaire privée. C’est un indicateur de notre capacité collective à reconnaître et soutenir le soin, le lien, la parentalité, y compris dans nos organisations.
Soutenir l’allaitement au travail, ce n’est pas faire de l’idéologie. C’est :
- respecter le libre choix des mères
- créer les conditions réelles de ce choix
- s’engager pour une société (et une entreprise) plus égalitaire et plus humaine
Et si demain, on ne se demandait plus « si c’est possible », mais plutôt : « qu’est-ce qu’on peut mettre en place pour que ça le soit ? »
Bibliographie:
- Haute Autorité de Santé (HAS). Actualisation des recommandations concernant l’allaitement maternel, 2024-2025.
- Santé publique France. Enquête nationale périnatale, 2021.
- Organisation mondiale de la santé (OMS). Recommandations sur l’alimentation du nourrisson et du jeune enfant, 2003.
- Rousseau, J.-J. Émile, ou De l’éducation, 1762.
- Schmitt, C. (2014). Allaitement maternel : histoire et perspectives. Paris : Presses Universitaires de France.
- Ministère des Solidarités et de la Santé. Plan d’actions national pour la promotion de l’allaitement maternel, 2023.
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